Vendredi 14 octobre 2011
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GEORGES BERNANOS - LA SEULE VRAIMENT ENFANT
« Et la Sainte Vierge, est-ce que tu pries la Sainte Vierge? » — Par exemple! » On dit ça... Seulement la pries-tu comme il
faut, la pries-tu bien? Elle est notre mère, c’est entendu, elle est la mère du genre humain, la nouvelle Eve. Mais elle est aussi sa fille. L’ancien monde, le douloureux monde, le monde d’avant
la grâce l’a bercée longtemps sur son cœur désolé — des siècles et des siècles — dans l’attente obscure, incompréhensible d’une virgo genitrix »
Des siècles et des siècles., il a protégé de ses vieilles mains chargées de crimes, ses lourdes mains, la petite fille
merveilleuse dont il ne savait même pas le nom. Une petite fille, cette reine des anges! Et elle l’est restée, ne l’oublie pas ! Le moyen âge avait bien compris ça, le moyen âge a compris tout.
Mais va donc empêcher les imbéciles de refaire à leur manière le « drame de l’Incarnation », comme ils disent!...
Mais remarque bien maintenant, petit la Sainte Vierge n’a en ni triomphe, ni miracles. Son fils n’a pas permis que la gloire
humaine l’effleurât, même du plus fin bout de sa grande aile sauvage. Personne n’a vécu, n’a souffert, n’est mort aussi simplement et dans une ignorance aussi pro fonde de sa propre dignité,
d’une dignité qui la met pour tant au-dessus des anges. Car enfin elle était née sans péché, quelle solitude étonnante! Une source, si pure, si limpide, si limpide et si pure, qu’elle ne pouvait
même pas y voir refléter sa propre image, faite pour la seule joie du Père
— ô solitude sacrée! Les antiques démons familiers de l’homme, maîtres et serviteurs tout ensemble, les terribles patriarches qui ont guidé les premiers pas d’Adam au seuil du monde maudit, la
ruse et l’orgueil, tu les vois qui regardent de loin cette créature miraculeuse placée hors de leur atteinte, invulnérable et désarmée. Certes, notre pauvre espèce ne vaut pas cher, mais
l’enfance émeut toujours ses entrailles, l’ignorance des petits lui fait baisser les yeux — ses yeux qui savent le bien et le mal, ses yeux qui ont vu tant de choses! Mais ce n’est que
l’ignorance après tout. La Vierge était l’innocence. Rends-toi compte de ce que nous sommes pour elle, nous autres, la race humaine ? Oh ! naturellement, elle déteste le péché, mais, enfin, elle
n’a de lui aucune expérience, cette expérience qui n’a pas manqué aux plus grands saints, au saint d’Assise lui-même, tout séraphique qu’il est. Le regard de la Vierge est le seul regard vraiment
enfantin, le seul vrai regard (l’enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur. Oui, mon petit, pour la bien prier, il faut sentir sur soi ce regard qui n’est pas tout à fait
celui de l’indulgence car l’indulgence ne va pas sans quelque expérience amère, mais de la tendre compassion, de la surprise douloureuse, d’on ne sait quel sentiment encore, inconcevable,
inexprimable, qui la fait plus jeûne que le péché, plus jeune que la race dont elle est issue, et bien que Mère par la grâce, Mère des grâces, la cadette du genre humain.
La créature sublime dont les petites mains ont détendu la foudre, ses mains pleines de grâces le regardais ses mains. Tantôt je les voyais, tantôt je ne les voyais plus, et comme ma douleur
devenait excessive, que je me sentais glisser de nouveau, j’ai pris l’une d’elles dans la mienne.
C’était une main d’enfant, d’enfant pauvre, déjà usée par le travail, les lessives. Comment exprimer cela? Je ne voulais pas que ce fût un rêve, et pourtant je me souviens d’avoir fermé les yeux.
Je craignais, en levant les paupières, d’apercevoir le visage devant lequel tout genou fléchit. Je l’ai vu. C’était aussi un visage d’enfant, ou de très jeune fille, sans aucun éclat. C’était le
visage même de la tristesse, mais d’une tristesse que je ne connaissais pas, à laquelle je ne pouvais avoir nulle part, si proche de mon cœur, de mon misérable cœur d’homme, et néanmoins
inaccessible. Il n’est pas de tristesse humaine sans amertume, et celle-là n’était que suavité, sans révolte) et celle-là n’était qu’acceptation. Elle faisait penser â je ne sais quelle grande
nuit douce, infinie. Notre tristesse, enfin, naît de l’expérience de nos misères, expérience toujours impure) et celle-là était innocente. Elle était l’innocence. J’ai compris alors la
signification de certaines paroles de M. le curé qui m’avaient paru obscures. Il a fallu jadis que Dieu voilât, par quelque prodige, cette tristesse virginale, car si aveugles et durs que soient
les hommes, ils eussent reconnu à ce signe leur fille précieuse, la dernière née de leur l’ace antique, l’otage céleste autour duquel rugissaient les démons, et ils se fussent levés tous
ensemble, ils lui eussent fait un rempart de leurs corps mortels.
(Journal d'un curé de campagne, Plon, 1936)
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