Bulletin paroissial
Notre Dame
de l'Assomption
N°68
Les cierges de la Chandeleur
Origine
La fête liturgique de la Purification de la sainte Vierge Marie remonte aux temps apostoliques. La bénédiction des cierges et la procession ont été instituées par le Pape saint Gélase [492-496] pour remplacer des solennités païennes des Lupercales et des Amburbales qu’il avait interdites.
Symbolisme
Notre Seigneur Jésus-Christ, lumière du monde, est présenté au Temple par la Vierge Mère.
La cire d’abeille qui a servi à confectionner le cierge est le symbole de la virginité : l’intégrité de Notre-Dame n’a pas été altérée par la chair sainte du divin Enfant, ni dans la conception ni à la naissance. La mèche représente l’âme humaine de notre Seigneur Jésus-Christ. La flamme, qui luit en la partie supérieure, symbolise sa divinité.
Ainsi, le cierge représente le divin Sauveur tout entier – corps, âme et divinité – qui vient illuminer les ténèbres de l’erreur et du péché, et allumer dans le monde entier le feu de l’amour divin. La grâce sanctifiante nous rend participants de cette vie divine.
Usage
Dans les oraisons de la bénédiction, l’Église demande que ces cierges allumés chassent les ténèbres de notre esprit, enflamment nos cœurs du feu de la charité et figurent, par leur splendeur extérieure, le rayonnement de la lumière du Saint-Esprit qui illumine intérieurement nos âmes. Elle demande aussi que ces flambeaux servent à la santé des âmes et des corps.
La bénédiction des cierges est un sacramental, c’est-à-dire une cérémonie instituée par l’Église qui tire son efficacité de sa prière, et qui a des effets principalement spirituels : un sacramental donne des secours particuliers pour que nous soyons disposés à recevoir la grâce sanctifiante. Les sacramentaux ont aussi des effets temporels dans la mesure où cela aide à la sanctification des âmes.
Ils sont ainsi des auxiliaires des sacrements, auxquels ils disposent et dont ils prolongent les effets ; ils ne doivent surtout pas tendre à les remplacer, pas plus qu’ils ne peuvent remplacer la vie morale ou la lutte spirituelle : ce serait gravement se fourvoyer que de le croire.
Celui qui conserve et utilise pieusement les cierges bénits de la chandeleur participe donc d’une façon spéciale à la prière de l’Église et en reçoit beaucoup de grâces.
On les allume principalement :
– pour implorer la lumière du Saint-Esprit dans les doutes, dans les décisions à prendre, dans les études, dans les jugements qu’on doit porter ;
– dans les tentations, pour chasser les démons et faire luire la grâce, la force et la pureté de Jésus-Christ ;
– au chevet des mourants, en souvenir de l’immortalité que notre Seigneur a méritée pour nous, et en signe de la protection de la Vierge Marie dans les derniers combats ;
– dans les temps de ténèbres et de calamité, dans les tempêtes sur terre ou en mer, dans les guerres et les angoisses de toutes sortes, pour implorer la paix intérieure et la protection divine ;
– au chevet des malades, pour demander la conversion ou la sanctification, l’accroissement de la vie spirituelle, la patience et, si Dieu le veut, la guérison.
La bénédiction de Saint-Blaise
La dévotion à saint Blaise contre les maux de gorge était chère à saint François de Sales, qui avait une grande confiance en son intercession.
Saint Blaise [fin du IIe – début du IIIe siècle], après une vie de piété et de vertu et après avoir saintement occupé le siège épiscopal de Sébaste (Arménie), se retira dans une caverne du mont Argée pour y vivre dans la contemplation et la pénitence. Au temps de la persécution de Dioclétien il fut jeté en prison, et là il y guérit les malades, qu’on lui amenait en raison de la réputation de sainteté dont il jouissait. Une mère mit à ses pieds son jeune enfant qui étouffait à cause d’une arête demeurée en travers du gosier, en sorte que les médecins désespéraient de le sauver. Saint Blaise se mit en prière et demanda à Notre-Seigneur de guérir cet enfant et tous ceux qui, affectés d’un mal semblable, se recommanderaient à lui. L’enfant fut aussitôt guéri. Après avoir été battu de verges et avoir eu tout le corps déchiré par des peignes de fer, saint Blaise eut la tête tranchée et mourut en confessant glorieusement la foi de Jésus-Christ ; c’était le 3 février, et sa fête se célèbre à cette date.
Pour le jour de sa fête, il existe dans le Rituel romain une bénédiction spéciale qui protège contre les maux de gorge. Le prêtre commence par bénir deux cierges en récitant l’oraison suivante :
O Dieu tout-puissant et très doux, qui avez créé les variétés de toutes les choses du monde par votre seule parole et qui avez voulu que s’incarnât ce même Verbe par lequel toutes choses ont été faites ; qui êtes très grand et immense, terrible et digne de louange, et dont les œuvres sont admirables ; pour la confession de la foi en lequel le glorieux évêque et martyr Blaise, ne craignant pas toutes sortes de tourments, a heureusement acquis la palme du martyre ; qui lui avez accordé entre autres grâces la prérogative de guérir par votre vertu quiconque serait malade de la gorge : nous prions et supplions votre majesté pour qu’avec bienveillance vous ne considériez pas notre culpabilité mais ses prières et ses mérites et que, par votre vénérable tendresse, vous daigniez bé + nir et sancti + fier cette créature de cire en y infusant votre grâce ; de telle sorte que tous ceux qui auront mis, avec une sainte confiance, leur cou à son contact soient libérés de toute maladie de la gorge par les mérites de sa passion, et que, guéris et joyeux, ils vous rendent des actions de grâce dans votre Église sainte, et louent votre nom glorieux, qui est béni dans les siècles des siècles. Par votre Fils Jésus-Christ notre Seigneur, qui vit et règne avec vous dans l’unité du Saint-Esprit, Dieu, pour les siècles des siècles.
R. : Ainsi soit-il.
Le prêtre asperge les cierges d’eau bénite. Ceux qui veulent recevoir la bénédiction se mettent à genoux devant l’autel. Le prêtre place les deux cierges en forme de croix sous le menton de chacun en disant à chaque fois :
Que Dieu, par l’intercession de saint Blaise, évêque et martyr, te délivre du mal de gorge et de tout autre mal. Au nom du Père et du Fils + et du Saint-Esprit.
R. : Ainsi soit-il.
La Sacrée Congrégation des Rites a rappelé qu’on doit se conformer en tout au Rituel romain (1 février 1924) ; elle a en outre précisé que les deux cierges doivent être éteints (16 janvier 1936) et qu’on peut donner cette bénédiction tout au long de la journée du 3 février (3 mars 1936).
Le jeûne catholique
d'après la liturgie des premiers jours de Carême
In La Vie Spirituelle n°113
Ce n'est pas de la nécessité et des bienfaits du jeûne que je veux parler ici, mais de l'esprit dans lequel il faut jeûner pour que cette précieuse pratique d'ascétisme porte tout son fruit. Or la liturgie des premiers jours du Carême, des quatre jours qui précèdent le premier dimanche, contient, comme ramassés pour notre instruction, les conseils les plus propres à nous faire bien comprendre l'esprit du jeûne catholique et les dispositions dans lesquelles nous devons entrer dans le saint temps de Carême.
D'abord la raison de la nécessité du jeûne. Tout de suite elle nous est indiquée, par les paroles, tirées du chapitre XI de la Sagesse, qui forment l'introït de la messe du mercredi : « Vous avez pitié de tous les hommes Seigneur et vous ne haïssez aucune de vos créatures : vous fermez les yeux sur leurs péchés pour les amenez à la pénitence, et vous leur pardonnez. » La raison de notre jeûne, c'est donc que nous sommes pécheurs, que nous devons faire pénitence, que Dieu nous y attend. C'est notre devoir, dont l'Église nous indique et l'époque et le mode.
Mais quelles sont les conditions qui donneront au jeûne sa valeur satisfactoire ? On peut les ramener à quatre.
1° La sincérité de la pénitence. - L'épître du jour des Cendres pose en termes singulièrement forts, empruntés au prophète Joël (ch. II), les qualités d'une pénitence sincère : « Voici ce que dit le Seigneur : Revenez à moi de tout votre coeur, avec des jeûnes, avec des larmes et des lamentations. Déchirez vos coeurs, et non vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est miséricordieux et compatissant, lent à la colère et riche en bonté... »
Déchirez vos coeurs et non vos vêtements : c'est le mot qui résume tout. La première condition d'une pénitence sincère, c'est qu'elle soit intérieure, qu'elle mette au coeur une douleur vraie, avec une volonté d'amendement et d'expiation. C'est cette douleur que le graduel et le trait invitent à manifester, les prêtres par leurs larmes, les fidèles de tous les âges par leurs réunions pieuses et l'abstention des plaisirs même légitimes, tout en implorant la miséricorde divine : « Seigneur, ne nous traitez pas comme nos péchés nous ont mérité de l'être. »
Pénitence intérieure, mais dont les manifestations publiques elles-mêmes ne doivent pas révéler ce qu'elle a d'afflictif pour le corps : pénitence modeste et sans ostentation, suivant la recommandation (le l'évangile du même jour : « Lorsque vous jeûnez ne faites pas comme les hypocrites, qui prennent une mine défaite, pour faire voir aux hommes qu'ils jeûnent... Vous, lorsque vous jeûnez, parfumez-vous la tête. Lavez-vous le visage, pour ne pas faire voir aux hommes que vous jeûnez, mais à votre Père qui voit ce qui est » Et l'évangile conclut que c'est au ciel qu'il faut amasser des trésors que rien ne pourra nous enlever (Matth., VI). Or notre trésor est là où nous mettons notre cour : si nous nous attachons à la vanité, au désir de paraître, à la louange des hommes, nous nous faisons une richesse périssable; si nous tournons vers Dieu toutes nos intentions, nous amassons un trésor incorruptible. Et quel plus beau trésor que celui venant d'une pénitence cachée aux hommes, visible à Dieu seul?
2° La prière. - Le jeûne a la prière comme compagne habituelle. Le Sauveur nous avertit que le démon ne peut être chassé que par la prière et le jeûne. Les Actes des Apôtres nous montrent les disciples « priant et jeûnant » dans toutes les circonstances importantes, et l'Évangile (Luc, II) parle de la prophétesse Anne comme ne cessant jour et nuit, à quatre-vingts ans, de servir au temple en jeûnant et en priant. La messe du jeudi associe les deux actes, en particulier dans la collecte : « O Dieu que le péché offense et que la pénitence apaise, écoutez dans votre bonté les prières et les supplications de votre peuple, et daignez détourner de nous les fléaux de votre colère mérités par nos péchés. » Mais surtout, l'épître et l'évangile nous citent deux admirables traits de prière exaucée par Dieu : l'un de l'Ancien Testament (Isaïe, XXXVIII) : la supplication du roi Ezéchias mourant, qui obtient quinze ans de plus à vivre ; l'autre tiré de saint Matthieu (VIII), qui raconte la demande du centurion et la guérison de son serviteur. Pourquoi la liturgie de ce jour cesse-t-elle de parler du jeûne, pour mettre en avant, avec une sorte d'insistance, le devoir de la prière? Seigneur, exaucez ma supplication, ne la dédaignez pas : regardez-moi, exaucez-moi (introït) - Seigneur, j'ai élevé mon âme vers vous : mon Dieu, j'ai confiance en vous (offertoire). C'est parce que ma prière est nécessaire pour garder au jeûne son intention surnaturelle : celui qui fait pénitence sans y ajouter une humble prière, et très constante, risque de se complaire lui-même et de tomber dans l'orgueil; les exemples sait innombrables de grands pénitents qui, faute de prier, n'ont pas su rester dans l'humilité.
3° Les bonnes oevres. La prière, dit saint Augustin, a deux ailes qui la font voler tout droit au ciel : le jeûne et l'aumône. L'épître du vendredi nous révèle l'insuffisance du jeûne qui n'est pas accompagné de bonnes oeuvres; elle est tirée du chapitre LVII d'Isaïe, et voici les paroles que le prophète met dans la bouche de Jéhovah répondant à son peuple qui se plaint de n'être pas exaucé malgré ses jeûnes : « Le jeûne que j'aime consiste à détacher les chaînes injustes, à délier les nœuds du joug, à renvoyer libres les opprimés ... à rompre ton pain à celui qui a faim, à recueillir chez toi les malheureux sans asile, à couvrir un homme que tu vois nu. » - Et l'évangile, confirmant ces conseils, rappelle que les vrais enfants du Père qui est aux cieux doivent surpasser en vertu et en bonnes oeuvres les publicains et les incroyants, et tendre à être parfaits comme le Père l'est lui-même, en aimant jusqu'à leurs ennemis, en leur rendant le bien pour le mal, en priant pour leurs persécuteurs (Matth., V). « Voulez-vous, dit saint Cyrille d'Alexandrie, présenter à Jésus-Christ un jeûne véritable, un jeûne pur ? Regardez d'un oeil favorable ceux qui luttent contre la pauvreté. » L'aumône doit être, elle aussi, une compagne très fidèle du jeûne. Jeûnez, priez, donnez, et vous aurez parfaitement employé votre Carême.
4° S'abstenir du péché. - Lorsque le prophète nous conseille de déchirer nos coeurs, il veut dire que la pénitence doit tendre à détruire ce qu'elle déteste, le péché, et par suite à nous faire un coeur nouveau : cor mundum crea in me, Deus. L'épître du samedi est la suite de celle de la veille, et elle ajoute au conseil de pratiquer les bonnes oeuvres celui de cesser de mal faire. « Si tu t'abstiens de faire peser ton joug, et du geste menaçant, et des discours injurieux,... et de fouler aux pieds le sabbat en t'occupant de tes affaires en mon saint jour... et de ne suivre que tes voies et ta volonté..., alors tu trouveras tes délices dans le Seigneur. » La destruction de nos vices, l'amendement de notre vie, c'est là la grande affaire du Carême : le jeûne corporel n'est qu'un moyen, commandé, donc obligatoire ; mais il faut d'abord jeûner du péché, faire abstinence de ses fautes habituelles, redresser sa volonté mauvaise, engager, avec l'aide de Dieu, une lutte acharnée contre l'esclavage du mal, contre la paresse, contre l'indifférence spirituelle, contre la sensualité, coutre tout ce qui nous entraîne à offenser Dieu, contre nous-mêmes. Suivant les termes de la Préface : que le jeûne corporel réprime nos vices, élève notre âme, accroisse notre vertu.
J'ajoute un mot à ces considérations. Le jeûne, au dire de tous les médecins, est excellent pour la santé. La collecte de ce samedi le remarque : « Seigneur, écoutez nos supplications, et accordez-nous de célébrer avec une dévotion sincère ce jeûne solennel, si sagement institué pour la guérison des Ames et des corps. » Et l'évangile nous dit la multitude des guérisons qu'opérait Notre Seigneur sur quiconque l'approchait ou touchait seulement la frange de sa tunique. Jeûnez donc, priez, multipliez les bonnes oeuvres, cesser de pécher, et au jour de vos Pâques, vous vous approcherez de Jésus-Christ, et vous serez guéris. Amen
Juvisy.
A. de Boissieu, O. P.
De L'Assomption
Par le P. Jérôme
« JE VOUS SALUE, MARIE ». Lorsque nous prions seul, arrêtons-nous après ces premiers mots. Car il faut que Celle à qui nous nous adressons ait le temps d’être prévenue
Quelqu’un désire vous parler. Avant qu’elle le sache, inutile de continuer. Or, il faut un certain temps pour qu’elle soit prévenue, même si celui qui s’en charge est, aujourd’hui encore, l’ange de la première salutation. Donc, arrêtons-nous, que l’ange ait le temps d’aller la chercher au plus haut du ciel et de lui dire : « Quelqu’un, sur terre, recommence la toute belle salutation ; venez, Reine, daignez montrer que vous écoutez, ce sera plus poli. » Laissons donc, à Celle que nous voulons saluer, le temps de se disposer à nous rendre la politesse.
D’autre part, et ceci nous est dicté par une longue pratique, ce petit arrêt nous permettra de nous recueillir dès le début de chaque « Je vous salue, Marie », avant de continuer par l’énumération tellement dense, trop dense, des privilèges reçus par cet être exceptionnel. Car, si nous nous lançons de suite dans cette énumération, celle-ci défilera sans que nous sachions ce que nous disons. Un ruisseau peut couler lentement, même sans qu’on le régularise ; mais les mots de la prière coulent vite, trop vite. Il faut donc les retenir dans le calme. C’est pourquoi, faisons un arrêt après : a Je vous salue, Marie », un arrêt attentif et souple.
Pensons que pour chaque : « Je vous salue, Marie », nous sommes deux qui devons comprendre chaque mot : Elle et nous.
Peut-être l’ange lui-même, après avoir dit : « Je vous salue, Marie », eut-il un instant de saisissement et de silence ? Au minimum, nous pouvons le supposer intelligent : il a donc respecté les virgules. Ne faisons pas moins bien que lui.
« PLEINE DE GRÂCE ». Cette prière toute naïve, faite pour les simples, voici qu’elle commence par un beau mystère ! Je défie bien les plus savants des théologiens de mesurer ce que signifie cette tranquille affirmation de la Foi, première parure de la Vierge Marie. « Pleine de grâce » ; de tous les compliments que nous adressons à notre Mère, je crois que c’est celui-là que nous comprenons le moins. A mon tour, je dis : « Pleine de grâce » sans comprendre. Je saisis bien tout de même un petit quelque chose : « Pleine de grâce » ne pourrait s’expliquer par pleine de beauté et pleine de bonheur ? Et comme cela ne se trouve nulle part sur la terre, je comprends que vous êtes du Ciel et au Ciel, d’où vous m’entendez toujours, et où vous attirez mes regards.
Plusieurs d’entre nous ont reçu quelques petites grâces d’union avec Dieu. Grâces non négligeables, certes, et même plus désirables que tout avantage matériel. Ces grâces, disons que, l’un dans l’autre, elles nous font comme une provision d’un quart de litre d’eau fraîche, pour nous aider à cheminer vers Dieu, sans que nous risquions de tomber durant la sécheresse du désert. Et voyez à quel point déjà cette petite provision nous fortifie et nous rassure !
Mais Elle ! Toutes les eaux pures et toutes les sources lui ont été données, alors que - comble de libéralité - elle ne devait même pas connaître la sécheresse du désert. Et maintenant, au Ciel, elle jouit encore de cette abondance.
Éclairé sur la valeur de la grâce par ces petites grâces déjà reçues, que ne donnerais-je pas pour en recevoir davantage ! Peut-être, hélas, ce petit commencement est-il mon plafond ? Mais Elle, la plénitude lui fut donnée. Elle n’a jamais eu à se demander ni si Dieu lui en offrirait davantage, ni ce qu’elle devait faire pour s’y préparer.
Le mot « grâce » évoque l’idée de richesse, mais aussi de force, de joie. C’est pourquoi, par la prière, tenons-nous proche de celle qui est « Pleine de grâce ». Et, au moins pendant que nous prions, il y aura communication et participation, comme il est normal de la mère à l’enfant.
« LE SEIGNEUR EST AVEC VOUS ». Lorsque, à genoux devant votre image, je vous redis, dans le « Je vous salue, Marie », vos privilèges, tous exceptionnels, parfois je pense que celui-ci, du moins, je devrais en recevoir ma petite part.
Car « Le Seigneur est avec vous », ce n’est rien d’autre que la définition même de la vie contemplative ; or, la vie contemplative est ma vocation et mon idéal. Et voilà qui me pousse, avec tant d’autres motifs à m’adresser à vous, Sainte Vierge Marie, pour me rapprocher de vous.
Marie, Dame de Nazareth, courageuse et sincère, vous avez devant vous un moine blanc, un moine de Cîteaux. Peut-être ce nom ne vous dit-il plus rien aujourd’hui ? Il se pourrait, hélas, que tout abandon d’idéal consenti sur la terre, soit puni du Ciel par un total oubli de ceux qui le commettent.
Alors, souffrez que je vous remette en mémoire l’excellence dont nos pères brillaient jadis à vos yeux. Cîteaux fut un ordre résolument contemplatif ; et tant qu’il le fut, il s’épanouit en grandeur et en beauté. Par grandeur, je n’entends pas son extension, mais son esprit de rigueur et de loyauté. Par beauté, je ne fais pas allusion à ses édifices, mais à la fascination qu’il exerçait sur tant d’hommes ardents et bien doués. Or, cet ordre de Cîteaux, durant le temps où il fut contemplatif fut aussi marial, vous priant vous, Notre-Dame, avec ferveur, avec fierté, et là se trouvait sûrement la source de sa qualité.
C’est pourquoi, par le même chemin de ferveur et de loyauté, par la dévotion à Notre-Dame, nous referons votre ordre de Cîteaux dans sa grandeur et sa beauté, celles que je viens de rappeler. Et notre monastère redeviendra citadelle de prière, krak des Chevaliers ou krak de Moab, aux frontières du désert de l’indifférence. Nous allons nous y mettre, nous rares héritiers de cette confiance en Notre-Dame qui fit merveille. Fleurs de beauté et fruits de grâces, aux origines de notre ordre, nous, rares rejetons quasi rejetés en bordure de la misère présente, nous avons déjà commencé à revenir vers vous !
L’ange pouvait-il dire plus clairement que, dans Nazareth, vous étiez déjà, patiente et sûre, une âme de prière ? Il dit : « Le Seigneur est avec vous », et la réciproque va de soi, vous êtes avec le Seigneur, vous êtes donc une contemplative.
Mais alors, ne peut-on devenir contemplatif en vous priant ? Certes oui, et l’expérience de tant de moines et de convers d’autrefois le prouve. Si, d’une part, le Seigneur est avec vous, d’autre part, nous aussi nous sommes avec vous. Nous sommes donc proches du Seigneur, puisque, entre lui et nous, il y a vous comme seule intermédiaire, ou plutôt comme lien et comme liant.
A genoux devant votre image, ne trouve-t-on pas le silence et la solitude ? Ne suis-je pas là, devant vous, dans une attitude humble et simple, bien éloignée de toute suffisance ? Vous entendez ma voix silencieuse. Si parfois j’ai peur de m’ennuyer, je me dis que je m’ennuierais bien davantage ailleurs. Parfois je crois vous donner mon temps en pure perte ; en réalité je le sauvegarde - comment, en effet, mieux l’employer ? - et je reçois en surplus apaisement et confiance. Aussi, pendant que je dis doucement : « Le Seigneur est avec vous », j’espère que ma propre prière et ma vie entière deviennent petit à petit contemplatives. Qualité toute désirable, que je puis espérer si je vais avec vous par le chemin réservé à vos enfants. De cette prière contemplative, ne m’est-il pas arrivé de dire, comme vous sans doute : « Vraiment, cela vaut mieux que tout ! »
« VOUS ÊTES BÉNIE ENTRE TOUTES LES FEMMES ». Avec ces mots, nous quittons la salutation apportée par l’ange, pour passer au compliment prononcé par Élisabeth (Luc 1,28-42). Est-ce la raison pour laquelle ces paroles me paraissent moins hautes ? Comment ne pas sentir un changement de niveau ? Pour les sauver, ces paroles, disons qu’elles prolongent le compliment précédent : « Le Seigneur est avec vous ». Elles précisent que le Seigneur est avec vous, Marie, non pas, bien sûr, pour surveillance et sévérité, mais par dilection et par choix ; c’est en cela que Marie est bénie.
Ce « Vous êtes bénie entre toutes les femmes » vient encore nous rappeler que Notre Mère du Ciel fait réellement partie de cette foule féminine à laquelle on la compare. La Très Sainte Mère de Dieu fut véritablement femme. Cuisiner, entretenir le linge : passons sur ces compétences qui, en ce qui concerne la Très Sainte Vierge, n’ont plus à s’exercer. Mais aussi et surtout : assurer une présence au foyer, avoir l’oeil à tout, mettre tout le monde à l’aise, ne demander pour soi-même que le droit de servir et d’être aimée : telles sont les qualités que nous avons trouvées chez nos mères. La Mère de Dieu sut accomplir ces tâches avec une inégalable perfection. « Entre toutes les femmes » : elle est au-dessus sans être différente, incomparable sans être incompréhensible.
« ET JÉSUS, LE FRUIT DE VOTRE SEIN, EST BÉNI ». Ce qui accapare le cœur, l’attention, les soins de toute femme, c’est évidemment son enfant. Celui-ci peut aussi devenir l’objet autour duquel elle se replie, inattentive à tout le reste, et donc indifférente. Et la raison de cette indifférence paraît si profondément naturelle qu’on ne s’en choque pas.
Mais c’est tout le contraire ici, dans le cas de la Mère de Jésus : voici que sa maternité même sera l’origine de sa relation inconditionnelle avec chacun de nous. Parce que son Fils est lui-même le Frère et le Sauveur de tous les humains. Maternité qui dilate le cœur de cette mère, maternité d’un genre inédit, ni jalouse ni exclusive, parce que c’est en conformité avec la volonté toute-puissante de son Fils qu’elle s’étend à tous. Je sais donc que la Très Sainte Vierge Marie ne dira jamais : « Je me dois à lui, d’abord. Ensuite, quand je le pourrai, je m’occuperai de toi ». Elle dira tout au contraire « Je ne crains rien pour lui ; donc toi d’abord, et aussi longtemps que tu auras besoin de moi ».
Entre le moment où la bonne cousine Élisabeth a proclamé, pour la première fois : « le fruit de votre sein est béni »et ce moment présent où je redis le même compliment, a eu lieu la substitution faite d’autorité divine : « Femme, voilà ton fils » (Jean 19,26) : < Celui-là, qui n’est pas moi, mais qui m’a suivi par amitié, voilà désormais qu’il est ton Fils. » En Marie, sa Mère, Jésus n’est plus l’unique béni : je le suis aussi ; nous le sommes tous. Car Jésus, au moment où il était cloué sur la Croix, n’a prononcé que des paroles d’une importance et d’une valeur décisives. Tels furent ces mots : « Femme, voilà ton Fils. »
En conséquence, la première partie du « Je vous salue, Marie » se dit avec déférence et respect - essayons de retrouver le respect que dut y mettre l’ange. La seconde partie se dira de façon douce et persuasive. Et les deux parties se diront avec lenteur. Car à quoi bon se presser ? A quoi bon finir, sinon pour recommencer ? Quand on prie, tout va bien, donc laissons durer. Faisons durer. Peu importe le nombre de « Je vous salue, Marie » que je dis ; ce qui compte, c’est le temps durant lequel, pour dire un ou plusieurs « Je vous salue, Marie », nous sommes retenus là, hors du terre à terre et du profane.
De même que les deux parties du « Je vous salue, Marie », ont un style différent, de même les images ou statues, devant lesquelles vous priez, se ramènent à deux types différents. Il y a les Notre-Dame majestueuses et royales, comme celle du vitrail que nous a fait Yoki pour épanouir vers le Ciel nos sensibilités ; image solennelle, dont les tons chauds donnent le matin, par temps clair, leur éclatante somptuosité. Et il y a les Notre-Dame familières et proches, comme la belle statue de bois que nous avons à l’angle du cloître. Retirée, discrète, nichée un peu trop bas, on dirait qu’elle craint d’embarrasser les allées et venues des moines. Pour la remarquer, il faut le vouloir ; et plus encore pour s’agenouiller. (Mais, indulgente et paisible, elle doit comprendre que beaucoup ne le peuvent pas !) Or, ces deux types d’images exercent, en fait, la même influence sur ceux qui prient devant elles : attirance, protection, confiance et courage. Je sais bien qu’aucune de ces images ou statues ne pose devant moi une « présence réelle », mais seulement une représentation. Néanmoins, j’ai parfaitement raison d’aimer telle de ces images plus que telle autre, et l’assiduité dont je fais preuve à son égard fait hommage à Celle qu’elle représente.
Mettez-vous souvent aux pieds de n’importe quelle image de la Très Sainte Vierge Marie, et vous apprendrez, je ne sais par quel travail de pensée ou par quelle logique infuse, vous apprendrez que la vie chrétienne devient une force merveilleuse quand on y met la piété, non pas une maigrichonne piété du dimanche matin anticipé au samedi soir, mais une abondante piété de tous les jours.
Dans la première partie du « Je vous salue, Marie », nous avons énuméré quatre privilèges dont a été gratifiée la Très Sainte Vierge. Or, ces quatre privilèges ont tous également pour conséquence de rendre la Mère de Dieu puissante pour intercéder auprès de Dieu. Pour le comprendre, répétons ces quatre privilèges.
Nous avons dit : « Le Seigneur est avec vous » ; si c’est vrai, chaque fois qu’elle intercédera en notre faveur, notre Mère sera favorablement entendue. Nous avons dit : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes » ; donc elle est bénie et entendue lorsqu’elle prie pour nous. Nous avons dit : « Jésus, le fruit de votre sein, est béni ». Par conséquent, elle sera puissante, celle qui peut présenter ce béni Jésus comme son propre Fils. Nous dirons enfin : « Sainte Marie, Mère de Dieu » ; donc, lorsque Dieu reçoit vos prières, ce sont les prières de sa Mère. Donc, puissance, puissance. Et cette puissance de notre avocate lui est conférée par celui-là même devant qui elle devra s’exercer.
« SAINTE MARIE, MÈRE DE DIEU ». La demande commence de façon câline et insinuante. Voici enfin proclamé le titre de noblesse qui fonde tous les autres titres ; voici le don premier, le privilège sans partage ; voici le motif de votre intimité avec le Dieu Très-Haut, et de toute votre gratitude, ô grande Dame !
Sans ce privilège de « Mère de Dieu », l’ange n’aurait pas volé vers Nazareth ; et il n’y aurait pas eu de salutation, ni celle de l’Ange, ni celles des chrétiens. Et de cette omission seraient sorties bien des sombres conséquences : la pratique religieuse serait moins attirante, la persévérance moins facile. Il y aurait moins de courage dans nos vies, moins de pureté dans notre idéal ; moins de beauté dans la liturgie, moins de chefs-d’œuvre dans l’art, et dans le cœur des moines de Cîteaux, moins d’espérance.
« Mère de Dieu ». On ne mesure pas l’élévation d’un pareil titre ! Et je me délecte allègrement à penser à ceux qui jugent le « Je vous salue, Marie » comme dévotion infantile ou prière pour vieilles bonnes femmes ! Pourquoi ne pas avouer que, lorsque certaines paroles ont un trop grand poids, on n’aime pas les dire ? Mais c’est là timidité dans la Foi.
Je n’ai donc pas besoin de chercher quel est le compliment parmi ceux que je vous offre, ô Reine, qui vous apporte le plus de joie. C’est évidemment le titre premier : « Mère de Dieu ». L’ange ne fa pas dit sous cette forme. J’ose employer ces mots directs ; et rien qu’à vous les dire, ces trois mots, je pourrais prier devant vous durant de longs moments. « Mère de Dieu » : tout cela, et rien que cela ! Et je sais qu’en répétant ces mots, j’engage toute ma foi, je me compromets comme catholique ferme, j’adhère aux affirmations naïves ou audacieuses du « Credo », affirmations que certains voudraient passer sous silence. Je sais qu’en voulant aimer et servir Marie, « Mère de Dieu », je brave, de notre religion actuelle, les réticences et la misère.
« PRIEZ POUR NOUS, PAUVRES PÉCHEURS ». Mère de Dieu, et Mère des hommes, vous êtes sainte, vous êtes toute sainte. Or, que demander à une sainte, à la créature la plus élevée en sainteté sinon de joindre les mains et de prier pour nous ? Demander un service quelconque : un verre d’eau, un outil, un vêtement, un prêt d’argent, un abri, et toutes choses de ce genre : les chrétiens, et même tous les hommes se les demandent mutuellement et se les donnent. Mais on ne demande pas à n’importe qui : « Priez pour nous ». On ne le demande pas non plus à la légère, car, même pour les saints, la prière peut être encore un effort pénible et dramatique ; alors, comment requérir d’eux cet effort ? Vous-même, Sainte Mère de Dieu, lors de votre venue à la Saiette, assise sur l’herbe de l’alpage, la tête dans vos mains, vous avez pleuré. A Lourdes, à Fatima, vous avez laissé voir des marques de tristesse. Pourtant, nous en sommes certains, vous avez dépassé le tragique de la prière qui, pour les autres priants, vient de leur incertitude. Car même le saint ignore souvent le plan de Dieu et il ne sait pas toujours comment demander. Mais là où le saint n’entre que timidement, vous êtes établie Mère, et Reine, et bénie. Votre prière, qui consiste en une simple adoration de la volonté de Dieu, a plus de précision que nos demandes les plus détaillées et votre simple acquiescement a plus d’efficacité que nos arguments. Ainsi, vous nous obtenez le mieux et le meilleur, lequel est toujours le plan arrêté par la bienveillante volonté de Dieu. C’est pourquoi notre : « Priez pour nous » contient toutes les demandes.
Confiants en votre prière, bonne Mère, nous jouerons le jeu de la contradiction chrétienne : nous porterons l’épreuve qui finit en satisfaction, nous accepterons la détresse qui conduit à la joie.
Et que, d’avance, Mère très sainte, votre patiente sagesse descende sur nous, pour tout apaiser.
«MAINTENANT ET À L’HEURE DE NOTRE MORT ». Durant ma vie entière vous m’avez tenu par la main, ô ma Mère. Se pourrait-il qu’à cette heure-là, je sente vos doigts se dénouer et votre main me lâcher ? Certes non ! Si votre main souveraine quittait ma main, ce serait certainement pour saisir un pan de votre manteau et m’en couvrir. Mère de mon long cheminement et Mère à mon instant suprême, oui, enveloppez-moi dans la retombée de votre manteau durant ce court moment, après lequel, sûr d’avoir passé la porte je me dégagerai soudain, pour vous faire entendre mon rire, le rire de l’enfant, qui rit, qui rit, parce que, par les soins de sa Mère, il a tout réussi.
Père Jérôme le 3 mars 1975
Abbaye de Sept-Fons
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